LA SEINLITUDE AU CORPS

La seinlitude l’étreint au corps quand elle veut ouvrir son coeur. La seinlitude, elle ne l’a pas créée, elle s’est imposée à elle quand la vie a décidé de lui faire prendre une drôle de voie, celle du corps meurtri à qui on a ôté un sein. La solitude d’un corps sans sein. Souhab sourit à ce mot qu’elle vient d’inventer. Un sourire triste, mélancolique, plein de douceur qui efface la rancoeur qui maintes fois l’a étreinte. Souhab, cela signifie nuage en arabe. Celui  qui a traversé la sienne il y a deux ans était un gros nuage, noir. Elle préfère parler de nuage plutôt que de cancer. Elle essaie de l’estomper, avec force, avec faiblesse. Avec détermination, avec hésitation.

Bien qu’entourée, la solitude a souvent été sa compagne. La compagne de son âme, mais surtout celle de son corps. Elle a perdu dans la bataille ce qu’on appelle un attribut féminin. Elle l’a fait reconstruire. Mais cet ersatz de sein en silicone lui a fait mal. Un corps étranger qu’elle a dû faire enlever. Elle s’est entêtée à vouloir redevenir femme. Un des plus grands chirurgiens, que l’on pourrait appeler magicien, lui a modelé un nouveau sein, qui est devenu sien puisque sculpté à partir de son propre corps. Le magicien lui a bien parlé de la douleur. Mais elle a cru qu’elle y arriverait, comme elle est arrivée à surmonter la douleur des interventions et des traitements précédents. Entretemps, il y a la vie qu’elle a repris. Le retour au bureau, la gestion du quotidien. Et de nouveau, elle s’est enlisée.  Comme une voiture 4×4 en plein désert. La tête fonctionnait, enfin semblait. Mais le corps de nouveau a lâché.

La solitude encore et toujours. Sans compagnon de vie pour partager, l’épauler. Son entourage lui dit que le plus gros est passé, qu’elle peut reconstruire sa vie, rencontrer, aimer et être aimée. Que tout est dans la tête. Paroles que tout cela. Comment rencontrer quand vous savez que les cicatrices qui vous traversent le corps sont comme une autoroute qui traverse les champs ? Visibles et mémoires d’une histoire que vous aimeriez oublier. Que seuls vos chirurgiens ont vu votre corps ? Comment rencontrer sans raconter pour ne pas cacher ?  Souhab est devenue reine dans l’art de paraître. Mais comment faire pour être tout simplement ?

Elle sort prendre l’air. Direction le parc. Il pleut, il fait gris. Elle ne prend pas de parapluie. Elle sent les gouttes d’eau. Qu’importe, l’eau c’est la vie. Elle marche, sans penser à rien. Un couple la dépasse. Un homme seul la croise. Des enfants tombent de leur trottinette. Tiens, une brocante. Elle continue sa promenade. Son regard est inexorablement attiré par les couples. Elle a lu quelque part : « Quand partout on se sent étranger, quand nulle part on ne se trouve, il faut détruire les anciennes cases, et créer sa propre place. Être singulier, c’est une chance, pas une fatalité. » Elle aimerait tant créer sa place. Avec d’autres, avec un autre. Elle n’a pas remarqué que la pluie s’est arrêtée, et sursaute aux rayons du soleil qui la surprennent. Elle lève la tête. La luminosité l’aveugle. Elle ferme les yeux et s’abandonne à la douce chaleur. Un jour, c’est certain, la seinlitude fera place à la plénitude.

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