BABOUCHKA OU MATA HARI ?

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Thème : Mon passeport est périmé, vous êtes sûr ?

5 mai 1990, Israël, Tel-Aviv, aéroport Ben Gourion. De nouveau pris d’assaut par une foule disparate, c’est un énième flux d’immigrés russes de confession juive qui viennent accomplir leur alya, le retour sur la Terre Promise dont rêvent les membres de la diaspora.

Moï passport oustarelii ? Vi ouvereni ? Mon passeport est périmé, vous êtes sûr ? s’exclame en russe la passagère âgée.

Le douanier examine de nouveau le passeport. Il se lève, sort de la cabine et fait signe à la femme de le suivre. Ils s’installent dans une pièce sans fenêtre, éclairée par un néon aveuglant, équipée sommairement d’une table et deux chaises. Dans le hall principal, la file de passagers s’impatiente. Seul un grand gaillard semble impassible. Il suit de loin la scène entre le douanier et la vieille femme. Youri Gaspirinev desserre enfin la pression de son attaché-case. Les douaniers sont pressés d’en finir. Il va passer le poste frontière sans problèmes. Il filera ensuite à Ashkelon, sur le site du nouveau laboratoire de recherche agronomique.

Matilda Ibrahimovna arrive d’Oulianovsk. En janvier, elle reçoit un courrier en langue étrangère qu’elle fait traduire par le rabbin de la congrégation. Il lui explique que c’est de l’hébreu et la félicite : on lui offre d’aller en Israël ! Le tout ponctué de «Mazeltov » joyeux !

– Asseyez-vous, dit le douanier en hébreu.

L’interrogatoire commence :

– Que venez-vous faire ?

Volontairement maternelle, elle explique dans un hébreu correct :

– Je viens pour mon alya.Je rentre chez moi mon fils, chez nous et...

– Quel âge avez-vous ? demande-t-il en l’interrompant.

Etonnée par la question, elle répond :

– 78 ans.

– Vous voyagez seule ? L’officier feuillette le passeport.

– J’ai passé l’âge d’avoir besoin d’être accompagnée, rétorque-t-elle en regrettant

aussitôt sa réponse involontairement sèche.

L’officier quitte sa chaise, s’approche de Matilda et la dévisage. « Une vraie babouchka ! Quel visage buriné ! Quels yeux vifs », pense-t-il. Il continue de la détailler ; des vêtements très simples : un paletot noir, une robe couleur marron. Le seul luxe, c’est cet anneau doré, en forme de tête d’ours qui attache un foulard bariolé.

Le douanier reprend :

– Je répète : vous voyagez seule ? Pas d’enfants ? De mari ?

Matilda adopte une attitude humble. Son regard s’humidifie.

– Mon fils est resté à Moscou. Il n’a malheureusement pas été choisi, dit-elle presque au bord des larmes.

– Votre passeport est périmé. C’est aujourd’hui le dernier jour de validité, répond le douanier d’un ton plus radouci.

Moï sin, mon fils ! L’office d’immigration s’est occupé de tout. Je veux mourir sur la terre de mes ancêtres.

Elle s’arrête un instant, avant de conclure :

– Je n’aurai pas la force d’un nouveau voyage, tout en sortant un mouchoir de sa poche.

Russie, Oulianovsk, 5 mai au soir, quartier général du KGB.

Le Camarade Goldinski fulmine :

– La Camarade Koursikova retenue au poste frontière ! Un passeport périmé ! Bande d’incapables ! Tout était orchestré au millimètre près !

– Camarade Goldinski, vous connaissez Eléna. Rusée comme un renard, elle a «commandé » à la dernière minute cette « erreur ». En créant de l’attente, elle a anticipé sur la fatigue des douaniers et a eu raison ! Ils ont été moins « curieux ». Et Youri Gaspirinev est en route pour la destination finale !

Matilda quitte l’aéroport, exténuée, mais le sourire aux lèvres. Elle se dit même qu’elle demeure incontestablement la meilleure !

Elle hèle et arrête un taxi :

– Old Jaffa Hotel s’il vous plait.

Matilda Ibrahimovna, alias Eléna Koursikova, exécute sa dernière mission. La Mata Hari slave doit réussir afin de recevoir le titre tant convoité de « Héros du Travail ». Il couronnera 40 ans d’une carrière trépidante. Elle coulera ses derniers jours sur les bords de la Volga, dans une datcha déjà réservée pour elle.

Matilda paie le chauffeur en dollars (donnés généreusement par le rabbin) et s’engouffre dans le lobby de l’hôtel d’un pas vif et alerte.

– Matilda Ibrahimovna, s’annonce-t-elle.

– j’ai une réservation pour ce soir, le tout dans un hébreu impeccable, en remettant son passeport.

Le réceptionniste prend le document, reporte le numéro sur le registre, lui rend le passeport avec la clé de la chambre 7.

– 5ème étage, précise-t-il en la regardant s’éloigner.

Il décroche ensuite le téléphone pour joindre le directeur de l’établissement. La vigilance est de mise dans le pays : chaque citoyen a la consigne d’alerter les autorités au moindre signe de menace de la sécurité du pays. Cette vieille femme ne lui dit rien qui vaille. Que fait-elle seule ? Et cet homme, assis dans le fauteuil de la réception, pourquoi l’observe-t-il avec insistance ?

– Monsieur le Directeur, l’occupante de la chambre 7 me paraît louche. Son passeport se périme aujourd’hui, ne reste qu’une nuit et n’a qu’une petite valise. Mais l’anneau autour de son foulard semble coûter une fortune !

– Appelez le Commissariat Central.

Matilda scrute de sa fenêtre l’horizon bleu qui s’offre à elle, lorsqu’on frappe à sa porte. Elle ouvre et contemple l’homme brun qui lui fait face : la quarantaine, des yeux bleus, très élégant.

– Moshe ! Mon fils Anton ! Pardonne-moi, mais je préfère Anton à Moshe ! Entre vite ! Je pense être repérée par le réceptionniste et vais vite repartir.

Professionnelle, elle ne se laisse pas submerger par l’émotion. Tout en parlant, elle retire du foulard l’anneau en or en forme de tête d’ours, et le remet à Moshe/Anton. Chez les Koursikova, l’espionnage c’est une affaire de famille, de mère en fils.

– Donne-le en mains propres à la femme de chambre de l’épouse du Ministre de l’Industrie. Elle sait ce qu’elle doit en faire. Youri est arrivé avec moi, et est déjà en route pour Askhelon. Va mon Anton. N’oublie jamais que je t’aime.

Enfin, Eléna lui rend son passeport russe, couleur bordeaux. Anton lui en tend un quasiment identique. Ana Gustafson quitte le pays ce soir, pour Oslo. Elle a toujours su que son passeport était périmé.

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